Filière laitière: chronique d’une agonie organisée.

La semaine dernière, les producteurs de lait sont venus manifester leur mécontentement sur la place Fédérale. Ils craignent pour leurs revenus, pour la survie de leurs exploitations, et se déclarent les victimes d’une politique de prix injuste de la part des industriels. Il s’agit probablement du coup d’envoi d’une vaste campagne de lobbying visant à mieux protéger les producteurs de lait face au marché. En effet, nos producteurs ne peuvent pas lutter face à la concurrence internationale. Ils produisent trop cher et leurs petites exploitations ne permettent pas de rationalisation massive. Face à cette réalité, révélée par la libéralisation du commerce mondial, les accords de l’OMC et tout ce qui s’en suit, nos paysans ne peuvent que souffrir.

Mais il existe, quelque part, un héros. Un justicier au grand cœur qui intervient à chaque fois qu’un lobby puissant est en détresse. Vous le sentez venir, vous l’avez reconnu. Le contact chaud et rassurant de son monopole de violence se fait déjà sentir sur votre nuque. L’Etat, Poing de Justice, au cœur des ténèbres néo-libéraux est venu secourir les paysans.

Depuis déjà des années, il gère la surproduction, siphonne votre porte-monnaie pour subventionner des activités non-rentables. En fait, la politique laitière est une telle jungle de réglementations que c’est difficile de s’y retrouver. Un vrai fantasme de fonctionnaire. Grâce à cette politique de grande sagesse, le producteur de lait est devenu une sorte de junky, désormais dépendant du pis nourricier de la Mère Confédération. Les prix et les revenus sont séparés. Ainsi, en 2009, ce sont environ 295 millions de francs qui ont été versés directement aux producteurs de lait pour rendre leur production rentable (chiffres OFS). Une peccadille pour nos amis de Berne qui acquièrent des avions de chasse comme ma voisine son nouvel Iphone. Mais si on divise cette somme par le nombre de contribuable ça fait tout de suite moins rigoler.

Bref, nous assistons là à l’une des principales activités des interventionnistes : nier la réalité. Avec le temps, le groupe visé, victime à son insu, intègre ce nouvel univers artificiel. Comment pourrait-il en être autrement ? L’agriculteur comprend bien qu’il n’est plus un travailleur comme les autres. Son revenu ne lui vient pas de son labeur, mais du bon vouloir de l’Etat. C’est à ce moment qu’on dit qu’il offre un service public. Si j’osais prêter une conscience à ce dernier, je dirais qu’il est très heureux d’avoir mis un nouveau groupe sous sa coupe. Un pan de la société qui sera toujours là pour le défendre et dont la survie dépend directement de son bon vouloir.

L’agriculteur est ainsi devenu un vestige, une pièce de musée. Un insecte pris dans l’ambre, à l’abri des contraintes extérieur, que l’on peut observer à loisir, comme si on y était. Bien sûr, tout cela est beaucoup moins stable que le moustique dans son oléorésine du film Jurassic Park. Le principe de réalité frappe violemment et fissure constamment cette bulle. Ainsi, notre agriculture est un secteur en crise perpétuelle. Des ajustements s’avèrent tout de même nécessaires et viennent rouvrir la plaie lorsque les pressions internes, mais surtout externe se font sentir. A ce titre les accords de l’OMC ont été un facteur déterminant.

Dernièrement, un élément est venu bousculer la politique laitière. Les quotas de lait ont été supprimés. Et oui, pendant 32, aberration économique ultime, la production de lait a été contingentée. Les paysans n’avaient le droit de produire qu’une certaine quantité de lait. Fini depuis 2009! Ceux qui crient à la libéralisation scandaleuse peuvent baisser le poing, tout cela reste règlementé ad nauseam.

Les humains sont rationnels, intelligents et conséquents. De ce fait simple, on peut tirer une conséquence tout aussi simple : Lorsqu’on subventionne une activité, on peut s’attendre à ce que sa pratique augmente. Si vous avez bien suivi mon exposé, vous avez compris que la production de lait suisse, produit qui peine à trouver des débouchés, s’est mise augmenter avec la fin des quotas ! Cela rend les producteurs encore plus dépendants car ils produisent quelque chose dont personne ne veut dans des quantités plus importantes. Au final, il faudra bien que quelqu’un paie et cela risque bien d’être vous.  Vous ne digérez pas le lait ? Too bad.

Seule une bonne dose de socialisme peut accomplir le miracle de la multiplication de l'inutile.

En conclusion, notre grand justicier a réussi à faire augmenter la production d’un produit qui appauvri le pays et dont personne ne veut. Et il réussit cet exploit en ne satisfaisant même pas temporairement le groupe censé être protégé. Les mecs viennent lui foutre un veau mort devant la porte ! C’est un assez bon deal quand on y réfléchit 295 millions contre un veau mort devant la porte. C’est aussi une belle preuve d’échec. Nous subventionnons la misère mes pauvres amis.

Le drame de cette situation, c’est aussi l’impossibilité pour l’agriculture suisse de se réformer en profondeur pour atteindre son nouvel équilibre. Au lieu d’une révolution, nos paysans ont droit à une lente et douloureuse agonie. Et tous ceux qui soutiennent  le système actuel en sont les complices. Cette situation est d’autant plus désolante que nos agriculteurs créent des produits vraiment formidables et qu’il y a largement une place pour eux en Suisse, mais au sein d’un marché libre.

4 thoughts on “Filière laitière: chronique d’une agonie organisée.

  1. Tu oublie deux facteurs qui me semblent important:
    Primo, le problème de la graisse de lait. En effet, on a des tonnes de beurre qui pourrissent chaque année… Parce que les gens veulent de l’écrémé, du demi-écrémé et du yogourt light… Parce que le gras, c’est pas bon, ça fait des bouchons dans les artères et que ça pèse sur les coûts de la santé, dixit l’OFS… C’est le serpent qui se mord la queue: en faisant la promotion du “magnez light”, la confédération pourris la branche de l’agriculture pour sauver celle des assurances maladies (qui, au passage, financent bien plus les campagne pour les élections que les paysans, les pauvres sont tellement radins).
    Et de deux, que les autres, tout autours de nous, ont pris des mesures du même acabit pour sauver leur industrie laitière et la rendre plus compétitive à coup de subvention et de détaxe. De facto, le lait franco-german-italo-européen revient bien moins chère parce que PLUS SUBVENTIONNÉ et non plus rentable. En fourguant des gros sous à leur industrie laitière mourante, les politicards de l’EU s’assurent une bonne presse pour… leur réélection! Du coup, impossible de réformer l’agriculture suisse, ou européenne, et on reste dans le statu-quo… De là à dire que l’économie de marché est pourrie par les états, il n’y a qu’un pas que je franchis sans “état” d’âme.
    Et dans tout ça, on trouvera toujours un politicien pour prendre la défense de tel ou tel groupe opprimé, pour autant qu’on le gave au frais du contribuable pendant au moins quatre ans, avec AG CFF première classe, frais de bouche et jetons de présence! Tout ça pour maintenir le statu-quo!

  2. Merci pour ton message.$

    Pour la graisse du lait, on peut s’intéresser à l’actualité en Norvège. Pénurie de beurre. Il y a des aussi des choses intéressantes à savoir sur les ravages des huiles végétales.

    La pratique de la subvention est, en effet, généralisée et je serais curieux d’avoir les chiffres européens car, sans savoir, je pars du principe que les économies d’échelles permettent d’être largement compétitif avec la Suisse. Les subventions européenne s’inscrivant plutôt dans une logique mondiale que dans une concurrence avec la Suisse. Et ce n’est pas parce que nos voisins sont irresponsables que nous devons l’être aussi.

  3. On peut aussi citer l’exemple néo-zélandais qui est la preuve concrète que la subvention de l’agriculture par l’état n’est absolument pas une nécessité. Après la fin brutale des subventions en 1984, leur agriculture a prospéré comme jamais. En plus, enfin confrontés à la réalité du marché, les paysans ont dû et ont su s’adapter et modifier leurs exploitation afin d’en améliorer le rendement. Quitte à changer de business si un filon n’est plus rentable. Apparemment, la croissance agricole est passée de 1% par année du temps des subventions, à 5% par après. Je doute qu’il y ait beaucoup de fermiers néo-zélandais qui souhaiteraient revenir à l’ancien système de subventions.

    Et puis bon, j’imagine que c’est clairement plus gratifiant de vivre des fruits de son travail que de la “solidarité” (haha!) de son pays.

  4. Pour avoir posé la question à quelques agriculteurs (en Suisse comme en France), la frustration est réellement là : ces paysans aimeraient bien être payés pour et par leur métier, et non pas via subventionnement.

    Cela dit, il y en a surement que ça arrange bien, le statut de fonctionnaire ayant ses bons côtés (quand on écrase sa conscience bien profond).

    Je suis sur qu’il est possible de trouver des personnes pour à la fois se plaindre de devoir débourser des impôts pour maintenir à flot des paysans râleurs, et pour acheter les produits laitiers les plus cheaps et les plus absurdes en grande surface.

    On connait tous l’histoire du yogourt fait avec du lait de vache belge (subventionnée), lait transporté pour être transformé en usine en Italie (maintenue par des contributions étatiques), parfumé en Allemagne avec des fraises espagnoles (un peu de subventions avec vos fraises), et rapatrié par camion (sur des autoroutes subventionnées) jusqu’en Suisse.

    Ça me reste presque en travers de la gorge, mais je vais le dire: OK, libre à chacun d’acheter ce genre de produits! (personnellement je trouve ça très con).

    Mais par pitié, ne venez pas gueuler après coup que nos croquants nous coutent chers…ne préféreriez vous pas verser l’argent prélevé par l’état sous forme d’impôt directement au paysan en lui achetant des produits?

    Un peu de responsabilité individuelle dans votre yogourt, quelqu’un?

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